24 septembre 2006
L’audience du 9...
Je résume, « le tribunal se réunira pour statuer sur la liquidation judiciaire immédiate de votre entreprise… »
Ca installe une ambiance a part au volant de mon camion en me rendant au tribunal… Une demi heure de route, où l’on s’imagine l’emploi du temps de l’après midi, où l’on se voit appeler chaque client pour leur dire que le chantier restera où il en est, en attendant que le commissaire priseur vienne saisir le matériel. Qu’on les invite à produire leur déclaration de créance auprès du mandataire judiciaire afin de tenter de récupérer les acomptes versés un jour d’errance où ils ont commis l’irresponsabilité de me faire confiance…
On s’imagine regarder F, mon manœuvre, dans les yeux en le remerciant de sa confiance et de son travail, de son investissement, et en l’invitant a récupérer ses affaires personnelles avant de s’inscrire aux Assedic le lendemain, c’est fini… on a fait ce qu’on a pu, c’était pas assez… on se quitte là…
Par chance, j’avais déjà coupé ma cordée, ce qui m’a permis de faire l’économie de m’imaginer retrouvant ma femme en lui annonçant que tout était terminé, qu’il faudra tenir un an, exclu de tout système bancaire, le tout sans aucun revenu en attendant de retrouver un boulôt, et en espérant l’aide de la famille ou d’un copain pour remplir le frigo la semaine prochaine… pour la facture d’eau je ne sais pas comment faire…
Nous étions trente ce matin là dans le tribunal avec la même chose dans la tête… trente personnes seules ensemble, personne ne se regarde vraiment, puis le bal commence…
Elle sort, elle est déléguée du personnel d’une PME de dix salariés qui viens de connaître sa dernière heure… Hagarde aux côtés de son patron avec qui elle travail depuis presque dix ans, elle a maintenant pour mission de recevoir les appels de tous ses collègues pour leur donner rendez vous le lendemain aux Assedic… a cette minute, elle est presque soulagée d’en finir, elle ne se rends pas encore compte que oui, tout est vraiment fini…
La porte claque, il sort en éructant, c’est fini pour lui aussi depuis quelques secondes… Le regard presque vide où ne reste qu’une forme de folie, il sort dans la rue et marche. Il passe le tribunal, il passe devant une voiture rouge, je me rappel a cet instant que je l’ai vu se garer en arrivant, c’est la sienne… Je le regarde partir en croisant les gens qui ne savent pas d’où il sort, ce qu’il vient de vivre… Je le regarde et j’hurle « arrêtez le, il a mal, il est mort, Mais arrêtez le bordel il ne sais même pas où il va ce con !!! »
J’hurle mais personne ne m’entend… Je n’hurle que dans ma tête et de toute façon tout le monde s’en fout… plus que deux affaires avant la mienne et je m’imagine moi aussi passer devant mon camion sans le reconnaître… Non, pas moi, pas moi…
Le greffier m’appel, un quart d’heure d’audience, je sors moi aussi un poing serré où je broie toutes mes idées de défaites, j’ai gagné le droit de me battre encore neuf semaines avant l’audience du dix sept… et moi aussi je marche dans la rue…
Je passe devant un café où je la retrouve par hasard, devant son Perrier tranche, le visage dans les mains et le portable posé sur la table… je m’assoie, je lui parle, le téléphone sonne et je la voit se retenant de vomir, c’est son neuvième appel en absence… Elle n’a pas la force de répondre pour l’instant…
Je pars annoncer à F le programme du chantier de demain, je retrouve l’emplacement de la voiture rouge qui n’y est plus… Il est peut être avec sa femme a ce moment là… je ne parviens même pas a imaginer ce qu’il vit… nos chemins ne sont déjà plus les mêmes…
C’est fini pour lui et moi je remets le couvert le dix sept, que vivrais je cette fois en sortant…
Qui lira verra,
C…
Premier de cordée…
Juste un petit détail que j’ai omis de vous présenter dans la description de la chute… Je ne l’avais pas entamé seul.
J’avais avant tout pris soin de m’encorder avec six autres personnes qui m’avaient confié la mission de les emmener voir la vie d’un peu plus haut…
Ils ne m’avaient rien demandé en fait… Juste peut être de profiter avec eux des choses simples que la vie apporte, et dont je n’ai pas voulues, trouvant ce programme insuffisant pour eux.
Résultat…
On a commencer a dégringoler a sept, avec une femme qui partageait ma vie, ses deux enfants, les deux miens… et le notre. Mon Dieu qu’elle était belle cette cordée. Elle était devenue la plus belle de toutes les choses que j’avais réussies, elle était surtout devenue ma raison d’être, mon identité même…
Bien sur j’ai manqué de saisir toutes les premières prises le long de la paroi lors de la chute, mais comment aurai je pu les saisir avec un tel poids sur la taille. Mes mains auraient tout juste été assez fortes pour me retenir seul, comment retenir une cordée de sept…
La peur a fini par s’installer chez cette femme qui s’est mise a douter de ma capacité a réaliser nos rêves, dont la confiance s’est brisée a mesure qu’elle ouvrait la porte a tel ou tel huissier, dont l’énergie partait a mesure qu’elle s’occupait du reste de la cordée en pleine chute alors que j’étais occupé pour ma part a manquer chaque prise qui passait… Elle s’est mise a me reprocher ma maladresse, mon absence, son affection partait elle aussi, sa lucidité peut être… était ce du cynisme de sa part que de me reprocher mon manque de résultats au mépris le plus total des moyens que j’avais ? Etait ce méchanceté de sa part que d’ignorer jusqu'à l’idée même de sincérité et de bonne volonté chez moi, jusqu'à remettre en cause tout ce qui faisait ma vie ? Aujourd’hui je ne le pense pas… Elle avait simplement peur de cette chute, des conséquences de l’atterrissage surtout, peur de tomber sans jamais contrôler les moyens qui auraient permis d’arrêter la chute… Elle était fatiguée aussi, et tant déçue je crois…
Je n’avais plus qu’une seule solution à mettre en place suffisamment rapidement pour que le carnage soit évité. Je n’ai rien dit, a quoi bon… je n’ai pas prévenu non plus, mon geste allait de toute façon être irréversible… J’ai sorti mon Opinel, le plus affûté de tous… et j’ai tranché la corde. Avant ça, j’avais pris le soin de faire le deuil de « ma » cordée avant même que de la perdre… et j’ai tranché la corde. J’aperçois une niche au fond de laquelle je pousse deux des enfants, un arbre où je pousse le reste de la cordée… ça y est, ils sont a l’abris tous les six. Je finis seul ma chute… Jusqu'à la dernière branche qui je le sais aujourd’hui, aurait cédé sous notre poids à tous mais qui fût juste assez forte pour me retenir seul…
Il ne me reste plus rien de ma cordée… elle est toute disséminée le long de la paroi, j’entends leurs cris, leurs appels… Je n’ai pas la force de remonter avec eux. Qui sait, si j’arrive là haut peut être sera-t-il encore temps de les récupérer… Peut être auront-ils trop survécu sans moi pour revivre avec moi, peut être un sauveteur les aura sorti de la paroi et les emmènera avec lui pour un ailleurs où je n’aurais plus ma place…
Qui lira verra…
C…